Chacun cherche
son Graal

Emmanuel Monnier - 04/06/2021

Le Graal ! Ce n’est qu’un mot. Mais jamais un mot n’a suscité dans l’histoire autant de rêves et de passions. Il est l’idéal que l’on espère un jour atteindre. Des physiciens l’évoquent pour parler de la théorie du Tout ; d’autres pour leurs espoirs lointains de fusion nucléaire. Pour un spationaute, le Graal sera la planète Mars ; pour un banquier, un placement sans risque à rendement élevé. A chacun, en somme, son Graal...

Joli destin, pour ce qui n’était pourtant à l’origine qu’un simple objet. Etait-ce une coupe, un vase, un calice ? Peu importe, puisqu’il est né dans l’imagination fertile d’un romancier du Moyen-Age. Quand Chrétien de Troyes l’introduit, dans le conte qu’il rédige à la fin du 12e siècle, ce n’est encore guère qu’un plat creux, une écuelle inventée pour les commodités du récit. Mais l’objet attire. Il fascine plus que de raison. Dans son sillage, d’autres précisent bientôt son pouvoir. Ils l’entourent d’une symbolique de plus en plus chrétienne : sous leur plume inspirée, le Graal devient le lien, la connexion qui mène – excusez du peu - aux mystères de Dieu. L’écuelle devenue calice de la Cène nourrit la saga littéraire la plus riche de l’histoire, au sein d’un univers – les chevaliers de la Table Ronde – partagé durant des siècles par tous les lettrés d’Occident. Les super héros de Hollywood font bien pâle figure à côté !

Le Graal s’est nourri d’un imaginaire puissant, celtique et païen. Mais le talent de Chrétien de Troyes a été de l’adapter au monde chrétien et à sa morale. Faut-il aller plus loin et voir dans la saga qu’il a initiée un message caché ? Un symbole ésotérique ? Beaucoup cherchent encore à le démontrer, tandis que d’autres se lancent à la recherche du prestigieux calice. Car le Conte du Graal est à ranger au rayon des romans performatifs : décrire la quête l’a fait advenir. L’objet s’est échappé de la littérature pour acquérir sa propre existence et devenir aussi réel qu’un dieu. Puissance des mots, qui donnent à voir ce qui sans eux ne serait pas.

Pourquoi un tel succès ? Parce que tout le monde cherche son Graal. Et pour cause ! Dans Le Hasard et la nécessité, Jacques Monod parlait de la propriété qu’avait tout être vivant d’être doté d’un projet. Il ne saurait donc y avoir véritablement de vie sans une quête. Et donc sans un Graal à poursuivre. D’où la force du mythe, qui ne fait que mettre un mot, et une histoire, sur le moteur qui nous anime tous. Que le Graal promette les mystères de Dieu ou de nous-mêmes, il est cet élan qui nous mène vers un absolu jamais atteint, donnant à chaque vie la petite part de transcendance qui la distingue de la simple survie.

Emmanuel Monnier – mai 2020

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